Comment l'IA a ramené Shopify vers du code propre
Le 21 juillet 2026, Shopify a publié une developer preview qui sort la structure de ses thèmes des fichiers JSON pour la ramener dans le code Liquid, avec 93 % de lignes de code en moins que le thème Horizon. La raison invoquée est inhabituelle : les agents IA lisent mieux du HTML explicite qu'une configuration imbriquée. Un principe qui se transpose à n'importe quel projet logiciel.
Par Thomas Dubreuil
Sommaire(10 sections)
- Ce que Shopify a publié le 21 juillet 20261
- Pourquoi le JSON avait fini par devenir illisible2
- Un cinquième des marchands édite déjà son thème via une IA3
- L'argument de Shopify : le HTML, les modèles savent déjà le lire4
- Lisible par une IA, lisible par une équipe : le même cahier des charges5
- Ce que ça donne sur un projet qui n'a rien à voir avec Shopify6
- À quelles conditions un chantier de lisibilité devient défendable7
- Ce que l'annonce dit du reste du marché8
- Pour aller plus loin9
- Sources10
Un commerçant demande à l'assistant IA de sa boutique de remonter le bloc « avis clients » au-dessus de la fiche produit. Requête banale. Pour l'exécuter, l'assistant doit pourtant recoller deux couches : le fichier de gabarit qui dessine la page, et un fichier de configuration séparé qui décide de l'ordre réel des sections. Répétez l'opération des millions de fois dans l'année, et le détail technique devient un problème de plateforme.
C'est en substance le constat de Shopify, la plateforme de e-commerce qui fait tourner les boutiques en ligne de commerçants partout dans le monde. Le 21 juillet 2026, l'éditeur a publié une developer preview qui fait machine arrière sur une architecture qu'il défendait depuis 2021 : la structure d'une page de thème revient dans le code du gabarit, lisible de haut en bas, au lieu d'être dispersée dans un fichier JSON à part. Le thème de référence qui accompagne ce virage affiche 93 % de lignes de code en moins que Horizon, le thème que Shopify a lancé en 2025 comme nouvelle base de ses vitrines.
La justification est plus inhabituelle que le changement lui-même, et c'est ce qui rend l'annonce intéressante bien au-delà de l'écosystème Shopify : ce sont les modèles d'IA qui ont tranché. Le raisonnement tient en une phrase que n'importe quelle équipe peut s'appliquer, quel que soit son langage : ce qui rend un code lisible par une machine le rend aussi plus lisible par un humain.
Ce que Shopify a publié le 21 juillet 2026
La developer preview introduit deux nouvelles balises dans Liquid, le langage de gabarit maison de Shopify. La première, {% block %}, insère un bloc de thème réutilisable directement dans le gabarit d'une page. La seconde, {% partial %}, délimite une zone de HTML calculée côté serveur que le JavaScript peut rafraîchir sans recharger la page entière, typiquement un panier ou un compteur de stock.
La conséquence est simple à formuler : la structure d'une page peut de nouveau vivre dans un seul fichier, celui qu'on ouvre pour comprendre à quoi ressemble la page. Jusqu'ici, il fallait lire le gabarit puis ouvrir un fichier JSON séparé pour savoir quelles sections apparaissaient réellement, dans quel ordre, avec quels réglages. Deux couches à recouper pour une seule question.
Le point de départ public, c'est le dépôt officiel Shopify/skeleton-theme, en release candidate, que la documentation du preview désigne comme la base à utiliser. Son fichier de présentation annonce la couleur : un thème pensé pour rester léger et pour être édité aussi facilement par des agents de code que par des humains, sans dossier de sections ni gabarits JSON. Shopify n'a pas encore donné de nom à ce thème.
Point important pour les marchands et les intégrateurs déjà installés : rien ne casse. Les thèmes existants continuent de fonctionner à l'identique, avec leurs sections, leurs réglages et leurs gabarits JSON. La nouvelle approche est une option ouverte en preview, pas une migration imposée avec une date butoir.
Pourquoi le JSON avait fini par devenir illisible
Il serait injuste de présenter le choix de 2021 comme une erreur. Le 29 juin 2021, Shopify introduit les gabarits JSON avec Online Store 2.0, et l'objectif est parfaitement clair : permettre au marchand d'ajouter, de retirer et de réordonner des sections depuis l'éditeur visuel de son thème, sans jamais toucher au code. Pour quelqu'un qui vend des chaussures et n'a pas d'équipe technique, c'était la bonne réponse au bon problème.
Ce qui a changé, c'est l'échelle. Sections partout, blocs imbriqués dans des blocs, paramètres dynamiques : au fil des années, la structure réelle d'une page a fini par vivre dans une configuration profondément emboîtée, déconnectée du HTML qui la rend à l'écran. Le format pensé pour dispenser le marchand de lire du code a fini par obliger le développeur à en lire deux fois plus.
Horizon, le thème qui sert de point de comparaison, n'est d'ailleurs pas un vieux thème qu'on abandonne. Shopify l'a présenté le 23 mai 2025, à l'occasion de l'édition Summer 25, comme la nouvelle fondation de ses vitrines : construit sur des blocs de thème, personnalisable sans écrire une ligne de code. Un peu plus d'un an plus tard, le même éditeur met en avant un modèle qui divise son volume de code par plus de dix.
Un cinquième des marchands édite déjà son thème via une IA
Les chiffres publics viennent de Ben Sehl, Product Director for Storefronts chez Shopify, qui a détaillé la refonte le 24 juillet 2026 dans un message public, repris le lendemain par The Register, publication tech britannique. C'est de là que vient la comparaison de 93 % avec Horizon.
Le déclencheur, lui, est un chiffre d'usage. Sidekick, l'assistant IA intégré à l'administration Shopify et inclus dans l'abonnement, est utilisé par 20 % des marchands pour modifier leur thème, ce qui représente 25 millions d'éditions réalisées depuis le début de l'année 2026. À l'échelle de l'outil, l'éditeur annonçait début novembre 2025 près de 100 millions de conversations traitées, et 750 000 marchands l'ayant utilisé pour la première fois au troisième trimestre 2025.
Ces chiffres d'adoption sont déclarés par Shopify sur son propre produit, pas mesurés par un tiers indépendant : à lire comme une communication d'éditeur, ce qui ne les rend pas moins parlants sur l'ordre de grandeur. Un cinquième des marchands qui délèguent l'édition de leur vitrine à un assistant, ça suffit à faire du confort de lecture d'une machine un sujet d'architecture produit.
L'argument de Shopify : le HTML, les modèles savent déjà le lire
Le raisonnement de l'éditeur porte sur trois propriétés du HTML et du Liquid face à une configuration JSON imbriquée. Il est déjà compris par tous les grands modèles de langage, sans effort d'apprentissage. Il est explicite : on voit ce que fait la page sans deviner ce qu'un réglage va déclencher ailleurs. Et il est local : tout se lit au même endroit, ce qui coûte aussi moins de tokens à traiter pour un agent IA qui doit charger le contexte avant d'agir. « Tous les grands modèles comprennent déjà le HTML : il est expressif, local et économe en tokens », résume Ben Sehl.
Autrement dit, Shopify n'a pas découvert un défaut de son format en relisant sa documentation. Il l'a découvert en regardant ses propres agents buter sur ses propres thèmes. C'est le renversement le plus intéressant de cette histoire : le format qui devait épargner le code au marchand est devenu le format qui complique la vie de l'outil censé le remplacer.
Lisible par une IA, lisible par une équipe : le même cahier des charges
Ce que cherche un agent IA dans une base de code, c'est exactement ce que cherche un développeur qui arrive sur un projet le lundi matin. Un contrat explicite, où l'on comprend ce que fait une fonction sans reconstituer son historique. Une structure locale, où suivre une logique ne demande pas d'ouvrir dix fichiers. Et un retour d'erreur exploitable, qui dit ce qui a échoué et pas seulement que quelque chose a échoué.
La grille n'a rien de nouveau : ce sont les bonnes pratiques que toutes les équipes connaissent et repoussent faute de temps. Ce qui est nouveau, c'est son double usage. Le même chantier de lisibilité sert désormais deux publics : l'humain qui rejoint le projet, et l'agent qu'on laisse travailler sur le code avec une supervision raisonnable. Quand on fait tourner un agent en boucle sur une base de code, la qualité de ce qu'il produit dépend directement de la clarté de ce qu'il lit.
Ce que ça donne sur un projet qui n'a rien à voir avec Shopify
La transposition ne consiste pas à copier le choix technique de Shopify, qui ne concerne que ses thèmes. Elle consiste à reprendre la question qu'il s'est posée. Trois pistes se dégagent, applicables à une application métier, un ERP maison ou une plateforme web classique.
- Repérer les logiques dispersées. Chercher les endroits où la règle métier réelle se répartit entre plusieurs couches de configuration (JSON, YAML, tableurs de paramétrage, langage maison) et le code qui les exécute. C'était exactement la situation des thèmes Shopify.
- Faire de la lisibilité un critère de fin de tâche. Pas un chantier séparé qu'on planifiera « au prochain trimestre », mais une condition de livraison au même titre que les tests, évaluée sur chaque évolution.
- Mesurer avec un instrument commun aux deux publics. Le temps qu'il faut à une nouvelle personne pour livrer sa première modification sur un module, et le taux de réussite d'un agent de revue ou de génération sur ce même module. Deux thermomètres pour un seul rhume.
C'est aussi la bonne occasion de traiter les zones que personne n'ose ouvrir. Un module dont la connaissance ne s'est jamais partagée, une couche de configuration dont la documentation vit dans la tête de deux personnes : ces angles morts pénalisent l'onboarding humain et bloquent les agents pour les mêmes raisons.
À quelles conditions un chantier de lisibilité devient défendable
Reste l'argument à porter devant un décideur, qui n'achètera jamais « nettoyer le code ». Le contexte, lui, plaide déjà : d'après le cabinet de conseil Deloitte, dont l'étude Global Technology Leadership Study 2026 a été publiée le 27 mars 2026, la dette technique absorbe 21 à 40 % des dépenses informatiques d'une organisation. Ce n'est plus une ligne d'inconfort d'équipe technique, c'est un poste budgétaire.
Un chantier de ce type devient défendable quand trois conditions se recoupent. Le périmètre est mesurable : pas « améliorer la qualité », mais ramener tel module à un volume donné ou réduire tel délai de prise en main. Il est adossé à une fonctionnalité qui arrive : le nettoyage finance la vitesse du prochain lot, il n'est pas un exercice de style. Et il produit un bénéfice double, sur l'équipe et sur l'outillage IA déjà en place, ce qui améliore le retour d'un même investissement au lieu de le diluer.
Dans la pratique, ce genre d'arbitrage se pose beaucoup mieux après un audit et une étude de cadrage qu'au fil de l'eau : on sait quels modules concentrent le risque, lesquels seront touchés par la prochaine feuille de route, et ce qu'un périmètre réaliste peut viser. Notre équipe traite régulièrement ce type de sujet sur des applications qui ont plusieurs années de vie, où la question n'est jamais « tout refaire » mais « par où commencer pour que la suite coûte moins cher ».
Ce que l'annonce dit du reste du marché
Shopify n'est probablement pas un cas isolé. Beaucoup de plateformes ont construit des couches de configuration destinées à éviter le code à leurs utilisateurs : formats propriétaires, éditeurs visuels, langages maison. Ces couches ont rempli leur mission auprès des humains non techniques. Elles font aujourd'hui partie de ce qui freine le plus un agent appelé à intervenir à la place de ces mêmes utilisateurs.
Le signal envoyé par cette developer preview est donc moins « le JSON, c'était une erreur » que « le critère d'évaluation a changé ». Un format se juge désormais aussi à la facilité avec laquelle une machine peut le lire, le modifier et vérifier son travail. Pour une équipe qui pilote un produit, c'est un nouveau paramètre à intégrer aux décisions d'architecture, au même titre que la performance ou le coût d'hébergement.
Pour aller plus loin
- CTO on-demand : structurer les décisions d'architecture et arbitrer les chantiers de fond sans les subir.
- Maintenance et TMA : faire vivre une application dans la durée, y compris ses zones les moins documentées.
- C'est quoi un MCP : le standard qui permet à une IA d'agir sur vos outils et vos données.
- PunchOut, ERP et e-commerce : quand le catalogue en ligne doit dialoguer avec le système de gestion du client.
- Cloud et DevOps : industrialiser les déploiements pour que les chantiers de fond ne bloquent pas les livraisons.
Sources
Actualité vérifiée sur les publications officielles de l'éditeur et recoupée par la presse tech spécialisée :
- Developer preview : balises Liquid block et partial (changelog officiel Shopify, 21 juillet 2026)
- Themes developer preview, Liquid July 26 (documentation officielle Shopify)
- Shopify/skeleton-theme, release candidate v2.0.0 (dépôt officiel GitHub)
- How AI drove Shopify back to clean code (The Register, Joab Jackson, 25 juillet 2026)
- Ben Sehl, Product Director for Storefronts chez Shopify, sur la refonte des thèmes (24 juillet 2026)
- Online Store 2.0 : gabarits JSON et évolutions de Liquid (changelog officiel Shopify, 29 juin 2021)
- Summer 25 Edition : Horizon, nouvelle fondation des vitrines Shopify (23 mai 2025)
- Sidekick, près de 100 millions de conversations traitées (Shopify, 5 novembre 2025)
- Technical debt impact, Global Technology Leadership Study 2026 (Deloitte Insights, 27 mars 2026)
Thomas Dubreuil
Lead développeur
